Yeti, Sasquash, Almasty, Barmanou, Bigfoot : des hominidés sauvages, nus et velus, grands ou petits, on en signale depuis la plus haute antiquité, et on continue à en signaler, par milliers, dans des régions qui ne sont pas toujours reculées. Par milliers aussi, on a relevé des traces dans la neige ou l’argile. On a encore des poils, des enregistrements de cris, des photos et des films par dizaines… Mais un exemplaire en chair et en os, mort ou vif mais en tout cas disponible pour être étudié, point. Plus, du moins, depuis l’escamotage du fameux » homme congelé » du Minnesota, sur lequel l’auteur apporte un éclairage imprévu.
Jean Roche, passionné par le sujet depuis son enfance, correspondant de nombreux chercheurs internationaux, nous présente les acteurs (scientifiques, hommes de terrains, témoins involontaires…) et les enjeux (biologiques, ethnologiques, moraux…) de cette quête aussi fascinante que dérangeante, en un dossier qui ébranlera les idées reçues des plus sceptiques.
Il s’interroge sur l’identité de ces êtres (faut-il les classer parmi les humains ou les bêtes ? s’agit-il de néandertaliens ?) et tente d’expliquer pourquoi, en dépit des innombrables indices de leur existence (mais pour combien de temps encore ?), nous n’avons pas encore réussi à établir un vrai contact avec eux. Sans doute doivent-ils, depuis toujours, leur survie à une stratégie d’évitement des sapiens sapiens. Mais nous, souhaitons-nous vraiment les rencontrer ? Ne remettent-ils pas trop radicalement en question la conception que nous avons de notre humanité ? Pour la première fois est proposée une explication globale de cet invraisemblable incognito.
Depuis le mémorable livre de Bernard Heuvelmans, « Les Bêtes Humaines d’Afrique »(1980), consacré au Continent noir, il manquait un ouvrage complet, en langue française, sur les Hominidés Sauvages et Velus (HSV). Ce vide vient d’être comblé par la parution du livre de Jean Roche: « Sauvages et Velus », chez Exergue (Chambéry).
Soulignons tout d’abord la belle présentation de l’ouvrage, avec en première page le portrait-robot du barmanou, esquissé par Magraner. Le titre complet du livre est d’ailleurs: « Sauvages et Velus – yéti, sasquatch, almasty, barmanou, bigfoot… Enquête sur des êtres que nous ne voulons pas voir ».
Le ton est donné! L’auteur semble vouloir se démarquer des aficionados qui baignent dans une foi inébranlable de l’existence du yéti, « King-Kong des temps modernes », comme des incrédules, « qui ne veulent rien voir… »!
Le mot enquête est judicieusement choisi. La méthodologie scientifique rigoureuse est attentive aux informations, anciennes ou actuelles, à la recherche de preuves autoscopiques, testimoniales et circonstancielles, selon les termes inspirés par Bernard Heuvelmans.
Mais qu’à cela ne tienne, présence suggérée ou présence réelle, le paradoxe, c’est que les HSV cherchent à préserver leur incognito, et pourtant, ils se montrent…!
Pourquoi cet incognito? C’est la question que Jean Roche soumet à notre sagacité. On peut s’attendre des HSV qu’ils soient intelligents. Bien des animaux se cachent aussi, se montrent parfois…
Justement, où se trouve-t-elle, cette fameuse frontière entre l’humain et l’animal? A quelle catégorie faut-il rattacher les HSV? Jean Roche insiste sur le fait que, de cette équivoque, résulte un état conflictuel chez le témoin -ou le chercheur-, une peur irraisonnée (un double blind). C’est la crise. A partir de là, tout s’enchaîne, tout « foire » (sans mauvais jeu de mots, en rapport avec l’Iceman du Minnesota exhibé sur un champ de foire!), et il devient impossible de mettre la main sur un spécimen en chair et en os…
Pour Jean Roche, cela tient du blocage psychique. Les chasseurs de bigfoots pourront toujours arpenter les montagnes boisées, fusil à la main, dans l’espoir d’offrir un spécimen à la science: cette attente restera vaine! Même le naturaliste désireux d’approcher pacifiquement un HSV fera chou blanc. Le scientifique à la recherche du « missing link » , ou de formes d’humanité cousine, se heurtera à la même barrière psychique. Que l’on animalise ou que l’on humanise les HSV, le résultat reste le même. Au moins, on n’aura pas à se poser un jour la question s’il faut les mettre au zoo, ou bien les envoyer à l’école!
Dans son livre « Sauvages et Velus », Jean Roche met l’accent, nous le disions plus haut, sur cette faculté qu’ont les HSV de vivre leur incognito en marge de notre civilisation envahissante. C’est bien cela qui est incroyable, moins leur existence en elle-même, car finalement, d’un point de vue scientifique, rien ne s’oppose à une survivance de néanderthaliens, de pithécanthropes, de singes bipèdes ou de nains velus!
Tout au long du livre, on découvre d’ailleurs (cela mérite d’être souligné) que les chercheurs (Porchnev, en tête) ne disent pas toute la vérité en décrivant les cas de rencontres. On « oublie » de préciser que certains HSV sont habillés, qu’ils sont armés d’arc et de flèches, ou bien de massues, qu’ils discutent entre eux, ou imitent le chant des oiseaux…
Ils se font voir des humains lorsqu’ils en ont envie, et restent cachés si tel est leur désir… On peut même se demander si les HSV que l’on aperçoit sont bien représentatifs de leur(s) genre(s)? Ce sont peut-être quelques petits plaisantins…
Le grand mérite de Jean Roche, en tout cas, c’est de tenter d’apporter une explication globale au phénomène HSV, qui sorte un peu des sentiers battus, là même où nous ne voyons par habitude que des « rescapés de la Préhistoire »…!
Certes, le problème demeure complexe, multicausal, et nous le vivons mal, en plus. Le livre « Sauvages et Velus » apporte de vrais éléments de réponse. Pour ma part, j’aurais bien aimé y voir figurer le mot « ostentation », en liaison avec la faculté qu’ont les HSV de se montrer là où ils veulent, et quand ils le veulent… Et si le témoin ne regarde pas dans la bonne direction, un bruit de pierres, le hennissement d’un cheval, le craquement de brindilles, ou bien une absence totale des bruits habituels, lui feront vite prendre conscience d’une présence étrangère!
Des lecteurs se trouveront, bien sûr, pour regretter l’absence de cartes géographiques dans le livre de Jean Roche, lequel ne s’étend d’ailleurs guère sur les problèmes soulevés par l’extension et la classification des différents types d’HSV. Il est vrai que ce n’était pas le dessein premier de l’ouvrage… On signale des HSV en tous points du globe, depuis les déserts de glace du grand Nord jusqu’aux abords immédiats des mégapoles modernes, en passant par les forêts tropicales et les versants boisés des hauts massifs montagneux.
« Sauvages et Velus » évite en tout cas de tomber dans le piège des sempiternelles compilations en Cryptozoologie, car il intégre des éléments nouveaux au dossier
des HSV, et surtout, il apporte des réponses originales…
Ecrit dans un style alerte, palpitant, ménageant le suspense tout au long de ses 220 pages (+ 14 illustrations), le livre de Jean Roche suggère à juste titre qu’Homo sapiens n’est pas le seul Hominidé à habiter la planète. D’autres créatures à la morphologie voisine partagent les mêmes lieux, et se manifestent à nous sous différentes formes, en diverses occasions.
Nous ne manquons pas de saluer ici un excellent livre qui marquera le tournant de ce siècle: un must que tout naturaliste averti se doit de posséder dans sa bibliothèque. En attendant que Jean Roche nous surprenne par un autre ouvrage!
(Nous marquerons cependant un petit bémol : certaines erreurs de datation dans la bibliographie, ce qui est regrettable dans le cas d’un ouvrage de cette qualité….
(D’après l’article de François de Sarre publié dans la revue Cryptozoologia)