De l’avantage d’avoir un monstre (Par Tony Casey, traduction Adèle David)

Champ's Mansi PictureCette photo de « Champy », prise par Sandra Mansi en 1977, est l’une des photos de monstre lacustre les plus véhiculées à travers le monde.

Ici aussi, au Boone Lake, la Tennessee Valley Authority* aurait bien besoin d’un monstre – ne serait-ce que d’une rumeur – pour attirer canotiers, explorateurs, scientifiques et vacanciers.

Tenez, on pourrait l’appeler Booney. Booney, vous dites?

Justement, je l’ai vu le week-end dernier, juste dans le petit cours d’eau, près du fond de ce qui est habituellement le lac Boone.

Cette année, avec l’abaissement du niveau d’eau, le temps que les ingénieurs inspectent le lac pour d’éventuels dégâts, il faudra créer l’événement pour attirer du monde.

L’abaissement n’est pas du goût des riverains, ni des entreprises locales qui font leur fond de commerce d’un lac profond et dynamique. Autant dire qu’évoquer ne serait-ce que la rumeur d’un monstre ferait des miracles.

Je suis originaire de Plattsburgh, dans l’état de New-York, tout près du lac Champlain, lui-même réputé pour abriter le plus célèbre monstre lacustre des Etats-Unis: Champy.

Année après année, touristes et riverains se jettent sur tout ce qui a trait à Champy, lequel aurait été aperçu par l’explorateur et colon français Samuel de Champlain au 17ème siècle.

À Vermont, juste en face du lac Champlain, Champy s’affiche partout, des menus de restaurants aux uniformes de la ligue de baseball locale, les Vermont Lake Monsters.

Daniel Boone partage avec de Champlain un nom reconnaissable qui se détourne facilement, ce qui rend Booney, comme Champy, facilement commercialisable.

Seul bémol pour les puristes de la science: le lac Champlain – contrairement au lac Boone – a une profondeur de plus de 120 mètres, une longueur de près de 200km, n’a pas été construit artificiellement et est relié à l’Océan Atlantique par le fleuve St Laurent, ce qui, en théorie, pourrait expliquer la présence d’un plésiosaure rescapé.

Mais peu importe, la chasse au monstre ne s’embarrasse pas de détails, surtout quand celui-ci a déjà attiré des scientifiques du monde entier et nombre de chaînes de télévision comme Discovery Channel, venues tenter de prouver l’existence de la créature. Pour le plaisir, et pour un petit coup de pub.

Ayant déjà été aperçu près de 300 fois, Champy est bien ancré dans la région du lac Champlain. Mes parents, sans pour autant jurer qu’il s’agissait du monstre, auraient eux-mêmes aperçu une forme ressemblant à Champy dans le lac Champlain au milieu des années 1980.

Bien sûr, il n’en fallait pas plus pour piquer ma curiosité. Mes parents auraient donc vu Champy. Entre parenthèses, ce n’était pas la première fois que ma mère aurait aperçu une créature des eaux profondes.

Elle se souvient, durant son enfance sur la côte du Massachusetts, de la sensation provoquée par l’échouage d’une énorme créature d’origine inconnue assimilée à une sirène, et des riverains accourant en masse sur la plage pour la voir.

Ma mère m’a dit qu’il s’agissait sûrement d’une espèce rare de baleine, mais l’histoire l’a profondément marquée.

En me replongeant dans l’un de mes sujets d’enfance préférés, j’en ai découvert plus sur l’histoire de Champy.

La photo de Champy prise par Sandra Mansi en 1977 est l’une des meilleures photos au monde de monstre lacustre ou marin. Le problème étant que la baie dans laquelle elle a pris la photo en question n’était profonde que de quatre mètres.

L’une des explications possibles du cliché est la présence de rondins propulsés hors de l’eau par des gaz accumulés.

Quant à Champy, sans vouloir contredire les arguments des amateurs de monstres lacustres et marins, il existe une autre explication possible.

J’ai entendu, pendant mon enfance, l’histoire d’une dame qui surveillait son chien en train de se baigner depuis la rive du lac Champlain. Soudain, elle vit ce qu’elle crut être le fameux monstre fondre vers l’animal. Courant chercher son fusil, elle se mit à tirer sur le monstre. Le chien fut sauvé, et la dame retrouva un esturgeon criblé de balles et long de près de deux mètres.

Etant donné le manque de preuves scientifiques, et le fait que la présence de Champy n’est attestée que par des témoignages visuels plus ou moins fiables dans un lac où barques, ferries et hors-bords provoquent souvent des vagues isolées, je ne me risquerai pas à avancer que Champy existe bel et bien. Je suis tout prêt, en revanche, à jouer le jeu – et pas une fois je n’ai trempé mes orteils dans le lac Champlain sans ressentir un certain frisson.

Les commerçants et hôteliers du lac Boone, et même la Tennessee Valley Authority, seraient peut-être bien avisés de s’inspirer du modèle marketing du lac Champlain…

(D’après Johnston City Press)

* Entreprise américaine chargée de la navigation, du contrôle des crues, de la production d’électricité et du développement économique de la vallée du Tennessee.

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